L'article de Idol Horse d'où est tiré cet article
Article publié écrit part Michael Cox pour Idol Horse : https://bit.ly/4bJFgra
Lorsque Joao Moreira poussera la porte de la salle des balances de Deauville ce dimanche, dans des conditions complètement différentes de sa dernière visite…
Le Brésilien avait alors vingt-deux ans. Il était incapable d'aligner trois mots dans une autre langue que le portugais, et s’était réfugié dans le silence. Il avait fait le voyage comme premier jockey de Stefan Friborg, magnat du pétrole né en Suède et installé au Brésil, dont l'écurie Estrela Energia (celle de la championne Natagora, et de Gloria de Campeao, tous deux entraînés par Pascal Bary, ndt) soutenait le panache d'un homme qui répétait à qui voulait l'entendre qu'il gagnerait un jour la Dubai World Cup. Joao Moreira le prenait pour un fou. « Il en était convaincu, se souvient Joao Moreira. Il disait que c’était son rêve, et qu’il allait le réaliser. » (Pour l'histoire : Stefan Friborg n'était pas fou, et Gloria de Campeão lui a donné raison en 2010.)
Joao Moreira avait signé dans la foulée de son premier titre de champion de São Paulo, jeune et pressé de saisir sa chance à l'étranger. Le plan tenait en trois mois de campagne depuis la France, avant d'expédier l'effectif à Dubaï. Rien n'a pris. Les chevaux ont couru en dessous de leur valeur, les ratings nécessaires pour Dubaï se sont éloignés et, à l'intérieur de l'écurie, une guerre éclatait entre les propres employés de Stefan Friborg, le jockey échoué au beau milieu. Il a demandé à partir. Il avait eu, selon son propre décompte, « une quinzaine » de montes en trois mois. Pas un seul gagnant.
« Je suis rentré très déçu de moi-même, dit-il. Mon rêve de monter à l'étranger, au lieu de décoller, est parti en fumée. »
L'histoire aurait pu s'arrêter là. Mais Joao Moreira, aujourd'hui âgé de 42 ans, ne la raconte pas comme un échec : il parle d'un « déclic ».
« Avec le recul, je ne regrette rien, parce que ça a été une leçon énorme. Une vraie leçon. Je me croyais bon. Je ne l'étais pas. » L'humiliation l'a renvoyé au Brésil avec deux missions menées de front. D’abord gagner, et il a accumulé trois titres consécutifs de champion de São Paulo en 2006, 2007 et 2008, dont le Gran Premio Nacional (Groupe 1) sur Eu Tambem. Ensuite, apprendre. Il a terminé le lycée, passé les concours d'entrée à l'université, puis s'est finalement inscrit à deux années de cours du soir dans une école d'anglais. La France lui avait montré le plafond de verre qui attend un jockey ne parlant qu'une seule langue. « Ça m'a forcé à comprendre : soit je faisais ça, soit je n'avais aucune chance nulle part. »
« Ça a été le déclencheur de tout ce que j'ai accompli, dit-il. Si je n'avais pas passé ce temps en France, mon destin aurait pu être différent. Ça m'a fait comprendre ce qu'il faut pour s'imposer n'importe où : il faut être capable de parler une autre langue. Sinon, laisse tomber… »
Le reste, tout le monde le connaît à présent : Singapour, puis Hong Kong, quatre titres de champion dans chacun des deux circuits, plus de 1 200 gagnants et deux juridictions transformées sur son passage. Un nouveau surnom, « Magic Man », et un style ramassé, très accroupi, rênes courtes, si singulier que certains l'ont comparé à celui d'un motard. Ce style, lui aussi, a changé à la faveur de ces trois mois d'échec. Cette mutation aussi porte les empreintes de son passage en France. Les puristes français, plus droits en selle et rênes plus longues, n'ont pas caché ce qu'ils pensaient du jeune Brésilien. « Le style brésilien ne cadre pas avec celui des Français, reconnaît Joao Moreira. Pas assez fort, et trop porté à la cravache. Ce qui n'est pas complètement faux. »
Il est rentré en montant autrement : le corps accompagnant davantage le cheval, les rênes tenues un peu plus longues, la posture modifiée. « Quand je suis revenu, je montais très différemment. Tout le monde l'a dit. »
Autre pli du destin : cette salle des balances, il la partageait avec Christophe Lemaire. De tous ceux qu'il a croisés en France, Joao Moreira cite Christophe Lemaire, avec Olivier Peslier, comme le plus sympa à son égard. « Très joyeux, très amical, très funky. Et il n'a jamais changé, sourit-il. Je l'adore comme jockey, je l'adore comme homme. »
Presque le même âge que lui, tout juste marié, tout juste lancé. Deux jeunes loups dans un vestiaire de jockeys français, en 2005. Tous deux allaient traverser la planète, apprendre une nouvelle langue et finir par dominer une nation de courses : Joao Moreira à travers l'Asie, Christophe Lemaire en redessinant le paysage japonais lui-même.
Joao Moreira quitte vendredi sa base de Curitiba, au Brésil, pour sa première monte en France depuis ce séjour maudit. Il sera associé au raider japonais Strauss dans l’Aga Khan Studs Prix Jacques le Marois (Gr1), à Deauville.
Il arrive en grande forme: dimanche dernier, il a gagné quatre courses et pris une deuxième place en cinq montes à São Paulo ; la veille, trois victoires et une deuxième place en quatre montes à Curitiba ; le week-end précédent, un Groupe 1 parmi trois succès en deux jours à Rio, le tout dans la foulée de la pige de fin de saison à Hong Kong qui a aidé Caspar Fownes à décrocher un titre d'entraîneur mémorable.
Son partenaire dimanche, Strauss, n'est pas toujours commode : ce fils de Maurice tire beaucoup, et sa distance idéale se situe quelque part entre le sprint et le mile. Joao Moreira le connaît aussi bien que quiconque, pour l'avoir mené à sa première victoire de Groupe à 2 ans puis, en février, au succès dans la première édition de l'Abu Dhabi Gold Cup, la première d'un partant japonais à Abu Dhabi… « C'est toujours un honneur et un privilège de contribuer à représenter le Japon sur la scène mondiale », avait déclaré Joao Moreira à Idol Horse au moment de l'annonce de la monte. L'éternel optimiste brésilien espère une grande performance, et rares sont ceux qui l'en croiraient incapable.
Mais quoi que fasse Strauss dimanche, cette monte rappelle le temps où un garçon de 22 ans, aux abois, débarquait en France, n'y gagnait pas une course et rentrait chez lui en morceaux. Celui qui reprend l'avion cette semaine a gagné partout, de São Paulo à Sha Tin, de Sapporo à Sydney, et il vous dira sans hésiter que rien de tout cela ne serait arrivé sans ces trois mois de remise en question.
« Qui sait ce qui se serait passé, dit-il, si je n'y étais pas allé. »