Marchés illégaux, intelligence artificielle, World Pool et grand pari chinois — le patron du Hong Kong Jockey Club (HKJC), de la fédération internationale des autorités hippiques et de la Fédération des courses asiatiques a parlé sans détour et sans frontières en marge des réunions internationales de dimanche…
Il y a des gens dont on attend les interviews comme on attend une météo avant une grande traversée. Winfried Engelbrecht-Bresges est de ceux-là. Président de l'IFHA et de la Fédération asiatique des courses, directeur général du HKJC depuis près de vingt ans, il a la particularité de regarder le hippisme mondial à la fois de très haut, de très près, et même d’à côté — et de dire ce qu'il voit, même quand c'est inconfortable. La conversation qui suit a eu lieu à deux jours de la réunion internationale de Hong Kong. Elle porte sur des sujets qui dépassent largement les frontières de la ville-monde…
Avant même d'aborder les sujets habituels, Engelbrecht-Bresges ouvre sur un terrain que l'industrie évite soigneusement : les marchés de prédiction (polymarket en est l’exemple le plus connu). Le HKJC a formellement alerté le gouvernement de Hong Kong il y a quatre mois. Le message est simple — quand un marché de prédiction crée un instrument dont le sous-jacent est l'issue d'un événement sportif, c'est du pari. Peu importe l'emballage juridique.
« C'est un produit de marché financier, affirment-ils. Mais quand vous avez des événements qui sont clairement basés sur des résultats sportifs, c'est du pari. C'est pratiquement la même chose qu'une bourse d'échange de paris. » Ce qui l'inquiète par-dessus tout, c'est la structure même de ces marchés — conçus, dit Engelbrecht-Bresges, pour récompenser ceux qui savent avant les autres. « Qui gagne de l'argent sur les marchés de prédiction sportive ? Les grands professionnels. Ce sont eux qui fournissent la liquidité. » Avec la dimension crypto qui s'y ajoute, le délit d'initié devient non seulement possible mais presque inévitable. La fenêtre réglementaire pour agir se referme plus vite qu'on ne le croit.
L’hippisme a toujours coexisté avec les marchés illégaux, en particulier en Asie. Ce qui est nouveau, c'est l'accélération. Le HKJC constate pour la première fois que le trafic vers les sites de paris footballistiques illégaux progresse plus vite que le sien — et ce malgré un développement significatif de son offre légale, en nombre de matchs couverts comme en paris en cours de jeu. La marge opérationnelle en football a reculé par rapport à l'année précédente. « Le pire est encore à venir, dit-il, parce que nous risquons d'avoir perdu notre clientèle future. » En effet, les cibles prioritaires des opérateurs illégaux sont systématiquement les 18-25 ans, c’est-à-dire la clientèle de demain.
Ce qui rend la situation particulièrement irritante, c'est le rôle que jouent — ou plutôt ne jouent pas — les grandes plateformes technologiques. Meta et Google ont toutes deux déployé des outils d'intelligence artificielle pour détecter et supprimer les publicités de sites de jeux illégaux. Or toutes deux ont exclu Hong Kong et la Chine continentale de ce dispositif. La raison, selon Engelbrecht-Bresges, n'est pas technique. « Le vrai argent vient de là. » Il chiffre les revenus publicitaires engrangés par ces opérateurs illégaux depuis cette région à environ trois milliards de dollars américains par an — un chiffre rapporté lors de la Conférence asiatique des courses de février dernier. Ce n'est pas une accusation en l'air : une enquête Reuters publiée en décembre dernier révélait qu'en interne, Meta projetait que près de 10 % de ses revenus totaux 2024 provenaient de sources frauduleuses, dont des publicités pour des sites de jeux illégaux basés majoritairement en Chine.
« Nous devons faire davantage en tant qu'opérateurs pour constituer un front mondial uni. » La leçon dépasse le football et dépasse Hong Kong. Un opérateur sous licence qui améliore son produit n'est pas automatiquement protégé quand les plateformes qui pourraient policer la concurrence illégale choisissent tranquillement de ne pas le faire, voire de relayer ses produits et sa publicité.
L'Angleterre lui fournit un exemple d'une erreur de calibrage réglementaire symétrique mais inverse. Les contrôles d'accessibilité financière introduits par les régulateurs britanniques pour protéger les parieurs vulnérables ont produit un effet exactement contraire à celui recherché : depuis leur introduction, le nombre de personnes fréquentant des sites non basés en Grande-Bretagne a massivement augmenté.
« Les régulateurs ne voient que la situation locale. Certaines de leurs mesures sont mal dosées. Vous devez réfléchir non seulement à ce que vous voulez faire, mais à ce que ça provoque. Cette mesure a clairement poussé davantage de personnes vers des marchés non régulés. » Le paradoxe est cruel : le régulateur coche sa case, se félicite d'avoir agi, et la conséquence directe de son action est d'augmenter le comportement problématique qu'il cherchait à réduire. Ce n’est hélas pas une exclusivité britannique. Le virtue-signalling des politiques français a ainsi souvent privilégié l’idéologie au pragmatisme, voire aux faits.
Engelbrecht-Bresges prend soin d'ajouter que la réaction réglementaire britannique n'est pas née de rien. Les machines à sous installées dans les agences de paris situées dans des quartiers défavorisés — ciblant précisément les populations les plus vulnérables — ont causé des dommages sociaux réels. « Quand une industrie ne regarde que ses résultats trimestriels et qui, ce faisant, crée des dommages sociaux significatifs, elle devient un problème. » La réglementation excessive est une réponse à un secteur qui a parfois cherché ses profits là où la résistance était la plus faible, sans mesurer son inconséquence.
Sur les machines à sous et les casinos comme bouée de sauvetage pour les hippodromes -et les paris sur les courses historiques envisagés en France en font partie-, Engelbrecht-Bresges ne mâche pas ses mots, même s'il prend soin de ne pas accabler les gens qui ont fait ces choix sous pression. Il y a quelques années, un casino l’a approché le HKJC pour explorer une collaboration. « J'ai dit : il faudra passer sur mon cadavre. Nous n'avons aucun intérêt à nous allier à ces formes de jeu addictives. »
En effet, les amateurs de machines à sous et les parieurs hippiques ne sont pas le même public, et les mélanger envoie un signal — aux jeunes surtout — très difficile à effacer. Il décrit avec une certaine tristesse l'image de personnes âgées assises sans bouger devant des écrans qui se relancent toutes les vingt secondes. « Du point de vue de la segmentation client, vous n'attirerez pas les bonnes personnes. Ça aide pendant quelques années. Et ensuite, vous tombez du toit. »
Il y a aussi une question politique. Quand les budgets publics se resserrent, l’hippisme, et plus généralement les jeux d’argent, surtout s’il est associé à des formes de jeu addictives, devient une cible facile. « La question finit toujours par arriver : pourquoi subventionner ça ? Pourquoi cet argent ne va-t-il aider la communauté ? Beaucoup de gens ne pensent pas stratégiquement. Ils font un rafistolage rapide, ils s'en félicitent. Mais ils se préparent à l'échec. » L’hippisme américain, dit-il sans cruauté particulière, illustre ce schéma. Les racinos (casinos autorisés à ouvrir à condition de financer l’activité des hippodromes sur lesquels ils ont le droit d’être situés, ndlr) ont été une réponse à une situation désespérée. La prochaine étape sera l'immobilier. Et après l'immobilier viendront les questions politiques sur la légitimité même du secteur — parce que la base de clientèle, elle, n'aura toujours pas été reconstruite.
Face aux menaces, le HKJC a approuvé un budget de neuf milliards de dollars de Hong Kong (env. 980 millions d’euros) pour la refonte de son infrastructure informatique, avec une priorité absolue donnée à l'intégration de l'IA et à la personnalisation à grande échelle. Mais le chantier le plus ambitieux est conceptuel autant que technique : repenser de fond en comble l'interface du pari-mutuel pour la rendre accessible à quelqu'un qui n'a jamais entendu parler d'un jumelé… « Quand vous expliquez ce qu'est un jumelé à un novice, vous l’avez déjà perdu. L'attention dure huit secondes. Le client doit pouvoir taper ce qu'il veut faire — comme avec un bet builder — et le système s'occuper du reste. » Ce n'est pas un gadget. C'est une philosophie : conserver la richesse mathématique du pari mutuel tout en la rendant invisible, ou en tout cas simplifiée, pour l'utilisateur. L'infrastructure reste la même ; c'est la surface de contact avec le client qui change du tout au tout. C’est comme l’assistance d’une IA pour répondre automatiquement à un email : on donne une réponse en quelques mots, par la voix, le logiciel fait le reste.
Les cotes fixes ? Hors de question pour les courses. Non par conservatisme, mais parce que toute la proposition de valeur du HKJC repose sur la mise à disposition de toutes les informations disponibles et sur le fait de laisser les clients prendre leurs propres décisions. « Si vous devenez un bookmaker, certains clients gagneront en permanence. Alors vous limitez leurs mises ? Vous les excluez ? En Angleterre, c'est exactement ce qui s'est passé, et c'est pourquoi les gens sont allés ailleurs. Pire encore : tout notre système, qui fournit plus d'informations que n'importe quel autre dans le monde, armerait nos adversaires contre nous. »
Ce qu'il explore en revanche, avec prudence et en phase expérimentale, c'est un mécanisme de cash-out pari mutuel. L'idée est de s'inspirer des modèles de pricing d'options financières — qui calculent en quelques millisecondes toutes les issues possibles — pour créer un marché dynamique sans basculer vers les cotes fixes. De la cote fixe en pari-mutuel, en somme… « Vous avez un marché qui bouge sans être de la cote fixe. Il faut disposer des masses nécessaires. Et vous avez un algorithme sous-jacent qui facilite ça. » L'Australie, où 70 à 75 % des paris se font désormais à cotes fixes, lui sert de contre-exemple : des courses toutes les deux ou trois minutes, plus le temps d'étudier, « et alors vous dites : je prends ça, ou ça, ou ça. C'est exactement ce que veut le bookmaker (et le programme Premium fraçais, du reste). Mais nous, nous regardons un écosystème. Nous ne voulons pas extraire le maximum d'argent dans le minimum de temps. C'est un jeu de l'esprit. »
Le HKJC travaille depuis plusieurs années sur la compression des paris de dernière minute — un problème qui n'est pas propre aux marchés professionnels, que nous appelons les GPI en France. « 90 % de nos clients normaux parient de plus en plus tard. Ce n'est pas uniquement imputable aux professionnels. » La réponse en cours combine la limitation de la bande passante disponible pour les joueurs à gros volumes à des intervalles précis avec la refonte plus profonde de la plateforme évoquée plus haut.
Sur la politique de la New York Racing Association, qui depuis février restreint l'activité des GPI à une minute avant le départ, il comprend l'intention mais suggère qu'un instrument plus fin serait plus efficace. « Un blocage, c'est un blocage. Quand vous créez plutôt des entonnoirs ou des incitations, vous modifiez les comportements de façon plus efficace. » Il préconise une structure de prélèvement différenciée, où les paris placés dans les dernières secondes seraient soumis à un taux plus élevé. Pas une interdiction — un coût. « Vous créez des structures d'incitation différentes pour modifier les comportements. » La nuance est importante : on ne coupe pas l'accès, on renchérit le comportement qu'on veut décourager.
Sur le World Pool, Engelbrecht-Bresges est lucide sur les limites actuelles et offensif sur les perspectives. La couverture partielle des réunions — parfois six courses sur douze — crée un produit fragmenté difficile à marketer. L'objectif sur deux à trois ans est de passer à une couverture complète.
La question de la transparence de l'information — et notamment des galops d'essai sur les hippodromes britanniques qui ne sont ni filmés ni rendus publics, pas plus qu’en France, très souvent — l'agace. « Le problème, c'est que c'est dans l'intérêt des bookmakers. Le secteur des cotes fixes a une influence considérable sur la politique en Grande-Bretagne, et ce n'est pas sain pour une industrie. » Il laisse entendre que la participation au World Pool pourrait être conditionnée à des standards minimaux de transparence. Il donne un exemple concret de ce qui l'irrite : des hippodromes qui reçoivent des réunions supplémentaires grâce au World Pool, vendent ensuite des courses sans sponsor à des bookmakers pour quelques milliers de livres, sans jamais promouvoir le pool qui les finance. « La vie ne fonctionne pas dans un seul sens », prévient-il.
L'économie, dit-il, devrait pourtant suffire à convaincre. Une réunion générant 40 millions de livres de volume World Pool rapporte, à un taux de 2,5 %, davantage que l'intégralité de la contribution annuelle au Levy. The Everest en Australie a généré près de deux millions de dollars supplémentaires pour l'ATC, qui ne roule pas sur l’or. « Ce sont des réalités économiques. Parfois, il faut se comporter rationnellement », explique Engelbrecht-Bresges.
Sur l'IA, Engelbrecht-Bresges affiche une humilité stratégique rare. Le HKJC l'utilise déjà dans de nombreux domaines — surveillance du bien-être animal, analyse des foulées, détection des anomalies de marché en temps réel, tests vétérinaires le jour des courses. Mais une conversation récente avec le fondateur d'une des grandes entreprises mondiales d'IA l'a conduit à se demander si sa propre vision était suffisamment ambitieuse : « Il m'a dit : le vrai déferlement de l'IA, le tsunami, vous le verrez dans trois ans. Ce que vous voyez aujourd'hui n'est rien. Ça va révolutionner complètement votre façon d'opérer. » Ce qui l'a conduit à se demander s'il regardait le sujet de façon trop tactique et pas assez stratégique. Hyper-personnalisation, agents autonomes, modèles prédictifs — les buzzwords ne l'impressionnent pas, mais la vitesse du changement, si. « Ce que nous n'avons pas encore complètement mesuré, c'est l'étendue des opportunités… »
La cybersécurité l'inquiète autant que les opportunités. Le HKJC subit entre cinq mille et huit mille cyberattaques par réunion. « Nous sommes un une proie bien juteuse et bien exposée. Nous avons du cash. Nous avons une connectivité massive. Nous avons davantage de transactions par seconde que beaucoup de banques. » L'intégration de l'IA dans une infrastructure existante n'est pas un simple branchement. « Vous ne pouvez pas vous dire : oh, je vais juste poser un outil IA là-dessus. Ce n'est pas aussi simple. »
La dernière ambition d'Engelbrecht-Bresges n'est pas technologique. Elle est géographique. Hong Kong compte sept millions d'habitants. À une demi-heure, il y en a quatre-vingts millions. Et derrière, un milliard quatre cents millions de personnes que le HKJC commence à peine à effleurer.
Ka Ying Rising est le meilleur sprinter qu'Engelbrecht-Bresges dit avoir vu de toute sa vie. Il partira pour Conghua pour se reposer après sa prestation de dimanche, la dernière de cette saison. Sa présence en Chine continentale crée un contenu et une narration totalement différents — la fierté de Hong Kong d'avoir le meilleur du monde, racontée à un public qui ne doit pas seulement percevoir l’hippisme comme un simple support de jeu. « Il faut un storytelling fondamental. Historiquement, les courses de chevaux, c'est du jeu. Nous devons repositionner ça. » Vingt pour cent des spectateurs des grandes réunions de Sha Tin viennent désormais de Chine. Ils viennent voir du sport, pas jouer. C'est exactement le signal qu'il veut amplifier en direction du continent.
Les nouvelles tribunes de Conghua — architecture iconique mêlant modernisme et éléments traditionnels chinois — sera lancé lors de la saison 2026-2027 avec deux réunions. La première, en octobre, sera très protocolaire : officiels, ministres, hauts responsables politiques. La vraie réunion commerciale sera celle de novembre. Une course de sprint à Shanghai en amont des réunions internationales de Hong Kong est également à l'étude avec une éventuelle candidature de Ka Ying Rising…
L'élevage en Chine, enfin, est un programme à vingt ans, au minimum, selon Engelbrecht-Bresges. La zone de transfert équin de Conghua, opérationnelle en 2027-2028, permettrait à terme aux chevaux nés en Chine d'acquérir un statut sanitaire international et de concourir à Hong Kong et dans le monde. Cette antichambre permettrait aussi de lancer un mécanisme de navette nord-sud pour les étalons australiens, qui pourraient reproduire en Chine puis repartir en Océanie.
L’hippisme n'est pas en crise, selon Engelbrecht-Bresges. Il est à un moment existentiel — la nuance est importante, et il y tient. « Un moment où l’hippisme doit décider ce qu'est son avenir. » Pas une urgence qui commande l'improvisation, mais une bifurcation qui exige de la lucidité.
On lui a demandé si tout ça ne le rendait pas fou, de voir l'Angleterre s'agiter, l'Amérique se débattre, l'Australie se quereller. Sa réponse était courte. « Oui, ça me rend fou. Mais je ne lâche jamais. Si je pense que c'est la bonne stratégie, je continue à la poursuivre. Si vous pensez déjà que vous ne pouvez pas y arriver, c'est le premier pas vers l'échec. »
On peut aussi vouloir battre Ka Ying Rising. Mais ce n’est pas de la tarte !